Écuries Urbaines

À la fin d’une longue journée à promener les touristes dans les rues du Vieux-Montréal,

les chevaux de calèche et leurs cochers rentrent tranquillement au bercail.

Entre les tours à condos, les nids-de-poule et les sites en construction qui se multiplient,

trois écuries situées dans le sud-ouest de l’île servent toujours de refuge aux chevaux.

Montréal célèbre cette année le 350e anniversaire de l’arrivée des premiers chevaux en Nouvelle-France.

Alors que le centre-ville s’étend vers les anciens quartiers ouvriers qui abritent les écuries,

le territoire est de plus en plus hostile pour les chevaux. L’industrie montréalaise de la calèche,

tiraillée entre le bien-être des animaux et celui des cochers, perpétue un patrimoine négligé.

LES COCHERS

En route vers le Vieux-Montréal, Raymond nous avoue avoir inspiré le personnage d’Alice

dans le roman Griffintown de Marie-Hélène Poitras. Alice, en référence au rocker Alice Cooper,

un surnom qui le suit depuis sa carrière de musicien de club à Québec, sa vie avant d’être cocher.

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Dans le métier depuis 1985, Alice est l’un des seuls cochers de l’écurie Lucky Luc à ne pas partager sa jument,

Anastasia, qu’il entraîne depuis quatre ans.

« Ma job avec le cheval, c’est de lui faire comprendre que je suis là pour le protéger. »

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Après trois années à Québec, où un seul circuit est permis pour les tours de calèches,

Alice débarque à Montréal. Les contrats de mariage, les circuits plus variés,

les parades et les tournages lui permettent de diversifier son travail et de tromper la routine.

« Moi, j’aime ça, mais la raison première, c’est que je viens faire de l’argent. C’est une job, tu es là pour faire de l’argent. »

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Peu de cochers travaillent à l’année dans le Vieux-Montréal.

L’hiver, les conditions sont difficiles et les touristes se font rares.

Ceux qui tiennent bon durant la saison froide auront toutefois la priorité dans le choix d’un cheval pour l’été.

Aux yeux des cochers, les meilleurs chevaux sont ceux qui ont du « caractère », qui sont plus rapides et vigoureux.

Les raisons qui poussent à entrer dans le métier sont variées. Chaque cocher a son histoire.

« Ma grand-mère habitait de l‘autre côté de la rue, sur la Place Jacques-Cartier.

Je suis venu voir les chevaux. J‘ai pris ça comme job d’été et je n’ai jamais arrêté. Ça fait 27 ans. »

– Martin, cocher à l’écurie Lucky Luc.

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« J’ai vu une annonce dans le papier. Ça disait “Aimez-vous les animaux ?”.

Je pensais que ce serait du toilettage de chiens. » – Jack, cocher depuis un an à l’écurie Lucky Luc.

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« C’est différent de ce que la société peut m’offrir.» – Maxime, cocher depuis 10 ans à l’écurie Lucky Luc.

Après un baccalauréat en gestion, il a suivi les traces de son père, qui a œuvré 40 ans dans le métier.

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HORSE PALACE, L’ANCESTRAL

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Judy Waldon et Jean Larose s’occupent seuls de l’écurie Horse Palace et de ses deux chevaux,

Princesse et Kate. Fondé en 1862, il s’agit de la plus vieille écurie de Montréal,

et l’une des plus anciennes toujours en fonction en Amérique du Nord.

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Judy a grandi au Manitoba, entourée par les chevaux. À son arrivée à Montréal,

elle éprouve des difficultés à se trouver un emploi ne nécessitant pas la maitrise du français.

Le métier de cochère lui apparaît alors comme la meilleure option pour gagner sa vie.

 

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À Griffintown, le développement immobilier effréné met en péril le patrimoine historique du quartier. La Fondation du Horse Palace de Griffintown est dirigée par un rassemblement d’historiens, de juristes et de spécialistes en architecture et en patrimoine bâti qui souhaitent préserver le caractère historique de l’écurie.

Une levée de fond menée l’année dernière a permis d’amasser 62 100 $ qui devraient permettre de restaurer le bâtiment en ruines et d’élargir les activités de l’écurie afin de rendre accessible le patrimoine équestre montréalais au grand public.

ÉCURIE DE MONTRÉAL, L’ACTIVISTE

« Je me tire dans le pied en disant ça, mais… Pour quelqu’un qui aime les chevaux, venir faire de la calèche à Montréal… T’as pas de point d’attache, t’as pas de point d’ombre, t’as pas de point d’eau. Faut que tu te battes contre les taxis, la construction, tout le “kit”, pour venir à bout de travailler. Faut que tu protèges ton cheval de tout ça. Si tu les aimes beaucoup, t’auras peut-être pas le goût de faire de la calèche avec eux.» – Jean-Simon Desparois, copropriétaire de l’Écurie de Montréal.

À Pointe-Saint-Charles, entre les immeubles résidentiels qui longent la voie ferrée, une ancienne fonderie d’or abrite maintenant l’Écurie de Montréal. De l’extérieur, seules les calèches permettent de deviner qu’il ne s’agit pas d’un simple bâtiment résidentiel. Jean-Simon Desparois nous ouvre la grille en fer qui sert d’enclos pour ses animaux. Des chiens, des chats, des poules, des lapins, un poney et trois juments occupent la petite écurie que l’on doit traverser pour accéder au logement qu’il occupe avec sa conjointe et partenaire d’affaire Josée Lapointe.

Depuis 20 ans, le couple gère une petite entreprise de calèches. L’été, l’écurie peut accueillir jusqu’à huit chevaux que conduiront des cochers de passage pour la belle saison. Ils ont également fondé l’Association pour la protection du patrimoine équin en milieu urbain (APPEMU) qui défend une vision des chevaux de calèches comme des êtres vivants qui devraient bénéficier d’un statut et d’une règlementation particuliers dans l’industrie touristique. « Le cheval a énormément participé au développement du Québec, et il est à peine reconnu! » déclare Jean-Simon.

Jean-Simon et Josée investissent beaucoup d’argent dans le bien-être de leurs chevaux. L’entretien d’un cheval, qui inclut la nourriture, le ferrage, le vétérinaire et la pension leur coûte en moyenne 10 000 $ par année. À cela s’ajoute un attelage de qualité, d’une valeur d’environ 2 000 $, qui ne laisse pas de marque ni de blessure sur les flancs des bêtes.

Les chevaux de l’Écurie de Montréal sont beaux, sociables et joueurs. Ils galopent d’un bout à l’autre de la cour, se chamaillent et ne craignent pas les visiteurs.

Jean-Simon est fier que sa jument Pepsi ait été choisie pour inaugurer le 350e anniversaire du cheval canadien, en présence du maire de Montréal Denis Coderre.

 

 

 

Le milieu des calèches a beaucoup changé depuis 20 ans selon les propriétaires de l’Écurie de Montréal. La camaraderie d’autrefois a graduellement laissé place à des tensions. La méfiance règne désormais entre les cochers des différentes écuries. Jean-Simon affirme d’ailleurs ne pas vouloir laisser son cheval seul en compagnie des autres cochers.

Le couple souhaiterait une règlementation plus serrée à Montréal. Les permis pour conduire les calèches sont si faciles à obtenir que n’importe qui avec un permis de conduire peut aisément s’en procurer un. Aucune formation n’est requise et les propriétaires de chaque écurie décident de façon arbitraire quand un cocher est prêt à partir seul avec un cheval.

LUCKY LUC, L’INDUSTRIEL

Située dans le quartier Griffintown, l’écurie Lucky Luc est le plus important fournisseur de calèches à Montréal. Luc Desparois est propriétaire de l’entreprise, d’une trentaine de chevaux et de l’équipement. Les cochers qui y travaillent lui versent 60 % des revenus de leurs tours.

Autrefois propriétaire d’une imprimerie, Charles Carson a tout perdu suite à une série de tragédies personnelles. Il y a deux ans, se sentant prêt à reprendre le travail, un ami lui a permis d’obtenir un emploi comme homme à tout faire chez Lucky Luc. Il a accepté de nous faire visiter les lieux.

Le grand terrain de l’écurie est entouré de montagnes de graviers provenant des chantiers de construction qui s’activent à quelques mètres à peine, rendant l’accès au site très difficile. Le vaste espace extérieur est majoritairement occupé par des automobiles, des pick-ups, des remorques, des camions, des calèches, des matériaux de construction et même une maison mobile. Seul un petit enclos est dédié aux chevaux.

L’écurie est construite à l’aide de matériaux hétéroclites. Tout semble avoir été bricolé de façon spontanée avec ce qui trouvait à portée de main.

Dans l’écurie, le foin et les excréments se mêlent à la terre pour former un sol spongieux.

Certains chevaux affichent des signes de maladies de peau, d’autres sont visiblement malpropres. La douche extérieure ne permet pas de laver les bêtes pendant l’hiver.

Un attelage chez Lucky Luc vaut environ 200 $, comparativement aux 2 000 $ déboursés à l’Écurie de Montréal. Le matériel bon marché laisse des marques sur les flancs des chevaux.

Sur le côté de l’écurie principale, Charles soulève une bâche de plastique, révélant une petite pièce sombre où se trouve un cheval isolé. La bête est rebelle, difficile à contrôler. L’homme à tout faire raconte que le cheval se rebiffe lorsque vient le temps de le faire entrer dans son boxe, rendant la tâche parfois dangereuse.

« Ce ne sont pas des humains. Un homme ne pourrait pas vivre là-dedans, mais un cheval peut… Il aime ça ici. »

« C’EST UN PEU LE FAR-WEST À MONTRÉAL POUR LES CHEVAUX »

La présence des chevaux à Montréal est contestée. Une pétition, mise en ligne par la Coalition anti-calèche qui revendique l’interdiction des calèches en ville, a d’ailleurs recueilli 3 853 signatures jusqu’à maintenant.

Propriétaire de l’Écurie de Montréal, Jean-Simon Desparois admet que les conditions de vie des chevaux à Montréal sont souvent loin d’être idéales. « Les écuries de la honte, ça existe… Certains chevaux sont mal nourris, surmenés et mal entretenus… La misère des chevaux s’est installée à Montréal, et aujourd’hui c’est ben dur de s’en débarrasser. »

Selon lui, une partie de l’industrie refuse d’améliorer ses pratiques et s’oppose systématiquement à tout resserrement des règlements. « Mettons que tu roules une industrie sans restrictions pendant 20 ans, pis là aujourd’hui, la ville dit que tu dois te conformer… Ben non… Parce qu’on a un droit acquis à la négligence. »

Pour Josée et Jean-Simon, des situations inacceptables perdurent à cause du manque de contrôle sur l’industrie. Ils comprennent donc certaines revendications du mouvement anti-calèches, mais refusent d’être mis dans le même bateau. « C’est plus facile de fesser sur une industrie que de la nettoyer. »

Le couple croit qu’il faudrait mettre en valeur les calèches plutôt que de les abolir, en commençant par fermer les écuries insalubres. La création de structures adaptées dans le Vieux-Montréal et d’espaces de repos en retrait de l’activité urbaine permettrait d’assurer une meilleure qualité de vie aux chevaux, tout en profitant à l’industrie touristique et en sauvegardant ce patrimoine vivant de l’histoire de Montréal.