À qui profite le #VerdunLuv ?

 

La foule est à l’image de l’arrondissement de Verdun. Des jeunes autant que des vieux, quelques anglophones qui profitent de la traduction chuchotée et une minorité de personnes immigrantes, tous rassemblés à l’invitation du Comité d’action des citoyennes et citoyens de Verdun (CACV) pour discuter d’un phénomène qui transforme les anciens quartiers ouvriers de Montréal : la gentrification.

Jocelyne, Verdunoise depuis 30 ans, prend son courage à deux mains et s’avance devant la salle pleine à craquer. Sa voix, incertaine au début, prend de l’assurance alors qu’elle raconte son histoire.

Le 22 décembre 2014, le quadruplex où elle réside depuis 26 ans avec son fils et son mari est vendu à de nouveaux propriétaires. Le 28 décembre, les quatre locataires de l’immeuble, tous aussi fidèles qu’elle à leur lieu de résidence, reçoivent tour à tour une visite surprise. « Le facteur a sonné aux quatre portes et nous a tous remis une lettre recommandée disant qu’on était évincé de nos logements pour agrandissements substantiels », raconte-t-elle. Les nouveaux propriétaires, deux couples, disent vouloir transformer les quatre logements en deux grands appartements qu’ils pourront habiter.

Avec l’aide du CACV, trois des locataires ont décidé de contester l’ordre d’éviction. « On ne sait pas encore ce que la Régie [du logement] va dire », s’inquiète Jocelyne. S’ils sont évincés, ses voisins et elle devront trouver un nouveau logement dans un marché locatif où les prix ont explosé. « Je comprends que Verdun est en train de devenir très à la mode, mais ce n’est pas tout le monde qui a les moyens de s’acheter un immeuble. »

#VerdunLuv

Dans l’imaginaire des Montréalais, Verdun a longtemps évoqué l’image tordue d’un quartier malpropre où se côtoient chômeurs désœuvrés, jeunes décrocheurs et criminels organisés. Un tout autre paysage s’offre pourtant à ceux qui s’aventurent dans ce secteur du sud-ouest de Montréal ces derniers temps.

Un grand parc verdoyant qui longe le fleuve Saint-Laurent. Des espaces publics rénovés. Une rue commerciale florissante, la promenade Wellington, où les magasins bon marché laissent tranquillement leur place à des commerces indépendants à la mode. S’il traîne toujours quelques vestiges de sa mauvaise réputation, le « Nouveau Verdun » a su redorer son blason, comme en fait foi l’arrivée de jeunes professionnels, étudiants et familles de classe moyenne en quête d’un logement central et abordable.


Crédit photo : Raphaëlle Blondin-Gravel

« Aujourd’hui les gens ne cherchent pas un statut, ils cherchent un mode de vie et c’est ce qu’on offre. » Billy Walsh est directeur général de la Société de développement commercial (SDC) Wellington. Son organisme encourage le développement économique du secteur, notamment par la promotion d’une image de marque pour le quartier : celle d’un mode de vie décontracté, familial et inclusif.

L’entreprise de revitalisation économique du secteur déployée depuis 20 ans est une réussite. Sur les réseaux sociaux, le mot-clic #VerdunLuv est rapidement devenu le symbole du sentiment d’appartenance de résidents qui partagent fièrement les qualités de leur nouveau milieu de vie.

« L’enrichissement du quartier ne profite vraiment pas à tout le monde », met toutefois en garde Julien Caffin, chargé de projet à la Concertation en développement social de Verdun (CDSV). L’organisme a consulté des citoyens et des intervenants locaux afin de cerner leurs préoccupations en matière de développement social. Ceux-ci sont unanimes : Verdun est au cœur d’un processus de gentrification par lequel de nouveaux résidents plus aisés s’approprient et transforment le quartier à leur profit.

Des logements de moins en moins accessibles

« On a un quartier qui répond de moins en moins aux besoins et aux contraintes financières des plus démunis », souligne Julien Caffin. Malgré une augmentation des revenus moyens, la pauvreté est toujours bien présente alors que, selon les données de la ville, 40 % des locataires de Verdun vivent sous le seuil de faible revenu.

La situation vécue par Jocelyne n’est pas unique. Le CACV rapporte une augmentation des cas de nouveaux propriétaires qui tentent d’augmenter les loyers de façon abusive ou d’évincer les locataires moins lucratifs. L’éviction pour « agrandissement substantiel » auquel elle fait face est l’une de ces pratiques légales qui « permettent aux propriétaires, dans des quartiers en gentrification, de se débarrasser des locataires qui, quelques fois, étaient dans leur logement depuis tellement longtemps qu’ils avaient réussi à maintenir un loyer correct », affirme Marie Le Ray, l’organisatrice communautaire qui a accompagné Jocelyne dans la contestation de l’ordre d’éviction. « Ce sont des outils que connaissent les propriétaires qui souhaitent se débarrasser de leurs locataires. »

Alors que les logements locatifs abordables se raréfient, les personnes expulsées rencontrent des difficultés grandissantes à se reloger dans le même secteur. Selon le CACV, seulement 13 % des nouvelles unités de logement créées entre 2005 et 2013 étaient destinés au marché locatif ou au logement social, et ce dans un quartier où seulement 14 % des locataires auraient les moyens de s’acheter un condo de 250 000 $ s’ils le souhaitaient.

Depuis une vingtaine d’années, la ville de Montréal tente, avec un succès mitigé, de freiner l’érosion du parc locatif par l’imposition d’un moratoire sur la conversion des logements locatifs en condos. « Il y a toujours un moyen de contourner, souligne toutefois le conseiller d’arrondissement de Verdun Luc Gagnon. Si tu appliques un break là, [les propriétaires] vont aller là. Il y a toujours une porte ». À Verdun comme dans d’autres arrondissements centraux de Montréal, des dérogations sont régulièrement accordées alors que des astuces légales permettent aux propriétaires de contourner le moratoire afin d’évincer les locataires peu lucratifs.

Inéluctable, la gentrification?

« Qu’on le veuille ou non, il y aura une gentrification, croit Billy Walsh de la SDC Wellington. Je pense que la gentrification peut bien se faire et qu’elle peut se faire de façon humaine. Mais malheureusement, on ne sauvera pas tout le monde… Ce qu’on peut faire, c’est de l’incarner de façon un peu plus cohérente et tenter de faire en sorte qu’elle se fasse avec un sens et avec un attachement à l’identité du quartier. »

Marie Le Ray du CACV croit au contraire que « la gentrification ne peut pas être positive à partir du moment où elle entraîne le départ des populations les plus pauvres. » Son organisme soutient qu’il serait possible de limiter les effets néfastes de la gentrification, entre autres par des investissements massifs dans le logement social et un meilleur contrôle des pratiques abusives des marchés locatif et immobilier. « Le rôle politique des acteurs du quartier est d’abord et avant tout de garantir le droit des locataires les plus pauvres à rester, » souligne l’organisatrice communautaire.

Rien ne laisse toutefois présager un tel investissement politique dans les prochaines années. Alors que les mesures mises en place par la ville de Montréal pour freiner l’érosion du parc locatif sont contournées à grande échelle, les gouvernements provinciaux et fédéraux réduisent drastiquement le financement accordé au logement social et refusent d’encadrer davantage les marchés locatif et immobilier afin d’assurer la préservation des logements abordables.

Verdunoise depuis 17 ans, Catherine Dunn souligne l’ambivalence que suscite l’évolution récente du quartier chez la population. « Il faudrait trouver un moyen pour qu’il y ait une rénovation de Verdun, qu’il y ait de nouvelles entreprises, mais en même temps que les personnes qui ont moins d’argent soient capables d’en profiter. On est des humains pareils, et on aime ça le bord de l’eau nous autres aussi… Ça ne me tente pas de me ramasser je ne sais pas où parce que je n’ai pas d’argent! »


Crédit photo : Isabelle Sokolnicka